« You Only Live Once », ou comment se mettre les probabilités contre nous

La nouvelle avait fait grand écho l’automne dernier ; 31% des québécois vivent d’une paie à l’autre alors que ce pourcentage se situe à 44% pour le reste du Canada. Bien qu’il ne soit pas banal qu’approximativement le tiers de la population vive avec ce stress financier constant, on peut se consoler en se comparant aux autres provinces canadiennes.

Possiblement que l’accès plus facile au crédit, la croissance du coût immobilier, la hausse du coût des biens vs la croissance des revenus sont des facteurs qui expliquent des pourcentages si élevés à travers l’ensemble du pays. J’estime que les citoyens vivant d’une paie à l’autre pourraient être décomposés en trois profils :

Profil 1 – Le faible salarié dont les revenus lui permettent uniquement de couvrir ses besoins de base. Je ne peux blâmer les gens faisant parti de cette catégorie, si ce n’est que je ne peux que leur souhaiter de pouvoir accroître leurs revenus en augmentant leur valeur marchande.

Profil 2 – La personne ayant un salaire enviable et qui vivait à l’intérieur de ses moyens mais dont un événement malheureux (ex : changement de situation conjugale, perte d’emploi) a contribué à produire un « choc » au niveau de ses revenus ou dépenses. Pour cette catégorie, une méconnaissance de concepts de base de la finance personnelle (coussin de sécurité financier suffisant) peut être un facteur explicatif.

Profil 3 – La personne ayant un salaire enviable mais qui a systématiquement ajusté son niveau de consommation pour suivre l’évolution de ses hausses salariales. De manière générale, les gens dans cette catégorie ont un rythme de consommation au-delà de la classe salariale dans laquelle elles font partie et pour laquelle un coussin de sécurité financier pourrait se développer si elles ajustaient à la baisse leur niveau de dépense.

Bien que je prône le libre choix de tous et chacun, je dois avouer que je resterai de marbre envers les citoyens de la troisième catégorie qui se plaindront lors de leurs vieux jours d’avoir une baisse significative de leurs revenus ou de devoir continuer de devoir travailler pour continuer à financer leur rythme de vie. Ces derniers ont librement pris le choix de bénéficier immédiatement de leurs revenus plutôt que lisser leur consommation sur leur durée de vie.

Que feras-tu si tu apprends demain matin que tu es atteint d’une maladie incurable ? Et si jamais il t’arrivait un accident ?

L’une des principales répliques à laquelle je me butte lorsque je présente mon projet d’indépendance financière est le fait que dans l’éventualité où un événement malheureux m’arriverait, je pourrais regretter de ne pas avoir mordu à pleine dent dans les opportunités qui s’offraient à moi durant ma jeunesse. En effet, à quoi bon travailler si on ne peut profiter du salaire pour lequel nous avons si durement travaillé ? L’utilisation immédiate de ce salaire ne pourrait-il pas me procurer des plaisirs spontanés via des biens matériels ou de nouvelles expériences tels que restaurants, sorties, voyages? À quoi bon reporter le plaisir et courir le risque de ne jamais bénéficier de notre capital ? Un éventail de scénarios hors de mon contrôle pourrait compromettre mes plans de lisser ma consommation sur ma durée de vie plutôt que maximiser mon plaisir immédiat : maladie incurable, invalidité, accident de voiture, etc. Si un tel scénario ne venait qu’à se produire, il me traverserait en effet l’esprit que j’aurais dû faire comme le 31% des québécois mentionnés dans la nouvelle et d’avoir maximiser mon niveau de dépenses à la limite des revenus que j’avais gagné.

Jouer contre les probabilités

J’ai présenté dans mon article Un exemple d’échec lamentable en bourse quelques exemples de biais cognitifs mis de l’avant dans le livre The Art of Thinking Clearly de Rolf Dobelli. Les gens adoptant l’attitude de tout dépenser immédiatement afin de se « hedger » contre un événement malheureux adoptent dans cette situation le biais cognitif de la négligence de la taille de l’échantillon. Ce dernier nous amène à régulièrement surpondérer ou sous-pondérer la probabilité qu’un événement se réalise. C’est entre autres ce qui pousse le joueur de loterie à continuer d’acheter un billet même si son espérance de gain est négative. De son point de vue, la possibilité d’avoir un gain considérable biaise sa perception de remporter le gros lot qui demeure presque nulle.

Dans le cas qui concerne cet article, bien que je concède que personne n’est à l’abri d’un événement malheureux, il faut toutefois comprendre que d’un point de vue probabiliste ces derniers demeurent marginaux. Prenons l’exemple d’un homme de 30 ans. La probabilité que ce dernier décède subitement au cours de la prochaine année demeure presqu’infinitésimale (≈0.1%). Bien que cela augmente sur un horizon de 5 et 10 ans (≈0.4% et ≈0.9% respectivement), on peut s’entendre que ces chiffres demeurent très faibles. Toutefois, la probabilité que cet homme survive jusqu’à 65 ans est établie à approximativement 88.5%. Ce dernier a donc tout intérêt à prévoir quelles seront ses sources de revenu à cet âge puisque la probabilité qu’il ait besoin de ces revenus demeure un scénario plus que plausible. Tel un joueur de loterie surpondérant la probabilité que ce dernier gagne le gros lot, l’argument qu’on n’a une seule vie à vivre afin de justifier de vivre d’une paie à l’autre surpondère la probabilité qu’un scénario malheureux se produise à court terme et pour lequel nous serions soulagés de ne pas avoir différer notre plaisir dans l’éventualité que ce dernier se réalise…

Comment toute bonne chose, tout demeure une question d’équilibre

Bien que je sois d’accord avec le fait qu’on doit profiter du moment présent, comme j’en faisais part dans mon article Comment établir son taux d’épargne optimal ?, je suis aussi d’avis que notre plaisir n’est pas pleinement corrélé avec notre niveau de dépenses. Entendons-nous bien, je suis d’accord que dépenser peut mettre en place des conditions gagnantes pour profiter pleinement de ce moment présent. Je crois en effet qu’il faut connaître ses intérêts et ne pas être grippe-sous au point de s’en priver. Personnellement, je trouve mon plaisir à découvrir de nouvelles cultures et endroits via des voyages. Même si j’en ai les moyens, doubler mon nombre de voyages annuels ne doublerait définitivement pas le plaisir que j’obtiendrais. Le fait de ne pas « vivre » immédiatement le voyage pour lequel j’ai les moyens de me payer me permettra de « vivre » un (ou plusieurs !) voyages additionnels dans le futur, ce qui demeure le scénario le plus probable. Dans la « loterie de la vie », nul ne sait d’avance s’il aura un numéro « gagnant » ou « perdant ». Dans le cas où notre numéro est « perdant », je l’accorde qu’il vaut mieux maximiser notre consommation à court terme. Toutefois, contrairement à la loterie standard peu de ces numéros sont tirés.

3 réflexions sur « « You Only Live Once », ou comment se mettre les probabilités contre nous »

  1. Desfois je trouve que je paie trop d’assurances. C’est comme dire » je serai nécessairement malchanceux à un moment dans mon parcours de vie ». Mais en payant par exemple, environ 2000$ d’assurance par année, je paie environ 40k sur 20 ans. C’est aussi forcer son propre malheur.. si rien n’arrive, jai perdu ce montant qui aurait pu faire des intérêts composés tout ce temps et être par exemple un bon coussin de sécurité. Je crois qu’il faut aussi faire confiance en nos choix et notre intelligence à nous proteger nous mêmes, et comme tu parles la probabilité de survie. J’ai lu des articles d’horreur de personnes souscrivants a des assurances pour maladies graves par peur et insécurité… sans rien comprendre les closes du contrat. Meme les medecins ne pouvaient indiquer concretement dans la situation si ex tel patient avait fait ex un ACV, car les termes étaient trop génériques vs des maladies plus complexes. L’assurance demeure un produit intéresant mais il faut un équilibre. Est-ce qu’en tant que personne a bon jugement, intelligente, nos choix jusqu’a présent nous ont fait vivre en sécurite ex jusquà 30 ans? (une bonne gestion de nos risques personnels) Et pourquoi pas jusqu’à 60 ans?

    • Salut Félix,

      Je crois que l’assurance ne diffère pas de tout autre bien dans la mesure où l’on doit acheter un produit qui répond à nos besoins. Toutefois, la définition de nos besoins d’assurance est plus complexe qu’un produit de détail standard car ces derniers peuvent varier dans le temps et dépendent de nos engagements financiers résiduels à notre mort qu’on ne veut léguer à nos proches. Je crois que plusieurs personnes définissent mal leurs besoins en assurance, ce qui peut les amener à acheter un produit inapproprié pour leur situation. Toutefois lorsque ce besoin est bien établi, la loi du marché force l’assureur à charger une prime qui représente notre risque. Il est évident que payer 2000$ d’assurance par année durant 20 ans pourrait sembler élevé, toutefois ce prix représente l’évaluation du risque faite par l’assureur ainsi que le mode de paiement choisi par l’assuré. Les personnes prenant une assurance vie entière à prime nivelée se retrouveront à « trop » payer pour le risque durant les premières années du contrat et pas assez subséquemment.

      En rétrospective, on peut toujours se dire qu’il aurait mieux valu ne pas payer d’assurance si aucun sinistre ne nous arrive. Durant les 15 dernières années je n’avais eu aucun accident automobile, ce qui pouvait m’indiquer que j’avais jeté l’argent par les fenêtres. Lorsque j’ai eu un accident, j’ai toutefois été heureux d’être assuré! Au pire, quelqu’un pourrait « s’auto-assurer » en se mettant un montant d’argent de côté dans un fonds en cas de sinistre. Bien que cela le couvre contre son espérance de perte, la volatilité des réclamations demeure à risque.

      Cheers,

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