Taux d’épargne – gare à ne pas comparer des pommes avec des oranges

Il y a de cela quelques mois, j’avais une discussion palpitante sur l’heure du dîner avec l’un de mes collègues sur l’établissement de notre taux d’épargne. Quand on met deux actuaires dans une même pièce, il peut parfois en résulter des discussions de ce genre. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que mon collègue avait un taux d’épargne similaire au mien. Quel bonheur ! J’avais trouvé un ami avec qui partagé mes joies et mes peines dans mon périple vers l’indépendance financière ! En creusant toutefois davantage la question, nous nous sommes aperçus que nous n’avions pas la même approche pour établir notre taux ; son approche l’amenant à obtenir systématiquement un niveau plus élevé que le mien. Quelle déception ! Cette anecdote m’a toutefois amené à être prudent lorsque je vois des chiffres circuler sur le Web.

Exemple illustratif

Pour illustrer les concepts soulevés dans le reste de cet article, supposons que vous rencontrez deux individus ayant des profils de consommateur très différents : Bernard et Gertrude. Bernard aime se gâter en allant régulièrement au restaurant et conduit un véhicule 8 cylindres qui ne lésine pas sur la consommation d’essence. Ce dernier achète régulièrement de la lotterie et fait ses emplettes dans les dépanneurs lorsqu’il manque 1 ou 2 items dans son garde-manger. Gertrude de son côté se fait un devoir de magasiner sa nourriture dans les épiceries à rabais. Notons que cette adepte du couponing aime les petites voitures consommant peu d’essence. En effet, elle conduit une Honda Fit dont elle a fait l’achat au moment optimal suite à la lecture de l’article Comment réduire de 35% ses coûts d’automobile ?. Ces deux individus visent une retraite sur un horizon court terme et croient avoir trouvé la recette gagnante car ils ont tous les deux évaluer leur taux d’épargne à 29%. Notons que ces derniers ont les caractéristiques suivantes :

  • Ils ont les mêmes conditions salariales ; ils gagnent 100 000$ avant impôt et 67 230$ après impôt et déductions sociales (source)
  • Ils participent tous les deux à un régime de retraite à cotisation déterminée où 8% de leur salaire brut est versé en cotisations alors que 4% est versé par l’employeur
  • Chaque individu participe à un régime d’achat d’actions de leur entreprise, où ces derniers peuvent acheter jusqu’à concurrence de 2 000$ en actions pour 1 000$ de contribution par la compagnie
  • Il sont tous deux propriétaires d’un condo au centre-ville de Montréal dont l’hypothèque résiduelle est de 100 000$. Chacun fait des paiements de 10 000$ par année dont 2 500$ sont des intérêts
  • Voici les informations sur les paiements de véhicule dont ils sont propriétaires :
    • Aucun taux de financement sur les véhicules
    • Gertrude : Paiements de 5 000$ par année et dépréciation anticipée de 3 000$ lors de la prochaine année
    • Bernard : Paiements de 10 000$ par année et dépréciation anticipée de 7 000$ lors de la prochaine année

Comment diantre Bernard peut-il donc obtenir un taux d’épargne similaire à Gertrude malgré son plus important train de vie ? La réponse se retrouve sur la façon dont sont considérées chacune des variables suivantes :

Variable 1: Salaire brut vs net

Puisque notre salaire représente le dénominateur à considérer dans l’évaluation du taux d’épargne, l’utilisation du salaire brut tirera évidemment à la baisse le niveau obtenu. Pour fin de cet exemple, assumons que Gertrude utilise son salaire net comme dénominateur alors que Bernard utilise son salaire brut. En se mettant sur base comparable, Gertrude aurait donc un taux d’épargne plus faible que celui de Bernard malgré qu’elle soit plus frugale de nature !

Personnellement, j’utilise mon salaire net dans l’établissement de mon taux d’épargne uniquement parce que cette information est plus facilement disponible (i.e. peut être obtenue directement via mon information bancaire).

Variable 2 : Traitement du remboursement de la dette

Deux écoles de pensée peuvent se confronter par rapport à cette variable. Dans un premier temps, certains sont d’avis qu’on devrait considérer la portion de nos dépenses utilisée au remboursement de nos dettes dans le taux d’épargne. En effet, ce montant est utilisé dans notre calcul d’avoir net et ainsi, représente un montant consacré à bâtir des actifs au même titre que les épargnes résiduelles. D’autres sont plutôt d’avis qu’il n’est pas pertinent de considérer cette variable car 1) elle complexifie le calcul (cette donnée n’étant pas directement disponible dans nos relevés bancaires), 2) elle est déjà considérée dans le calcul de l’évolution de l’avoir net donc peu pertinente car une autre mesure capture cet élément et 3) elle assure que le taux d’épargne obtenu représente ce qui est net de nos obligations financières.

Assumons dans notre exemple que Bernard considère son remboursement de dette dans son calcul de taux d’épargne alors que Gertrude ignore cette variable. Cela implique que Bernard inclus dans son taux d’épargne un montant de 10 500$ additionnel d’épargne (10 000 – 2 500 sur sa propriété et 10 000 – 7 000 sur sa voiture).

Personnellement, mon calcul de taux d’épargne est basé sur la seconde école de pensée (en ignorant les remboursements de dette).

Variable 3 : Considération des avantages sociaux à la source

Théoriquement, je suis d’avis que l’ensemble des avantages sociaux devraient être considérés comme montant utilisé à fin d’épargne. En effet, ignorer cette variable pourrait donner l’impression qu’un individu ayant un régime de retraite est de nature moins épargnante que celui n’ayant pas de régime de retraite alors qu’en réalité, une portion significative de son revenu disponible est réduite à la source pour financer la retraite (ce qui est l’un des objectifs d’épargner !). Dans l’exemple précédent, assumons que Bernard considère l’ensemble des revenus à la source utilisés pour investir dans des placements alors que Gertrude considère uniquement son revenu disponible non utilisé pour la consommation. Ce dernier inclus donc 15 000$ additionnel dans l’établissement de son taux d’épargne (i.e. 12% * 100 000 pour le régime de retraite + 3 000 pour le régime d’achat d’actions).

De mon côté, j’ignore l’impact de mon régime de retraite car j’entrevois mon taux d’épargne uniquement comme une marge financière additionnelle que je suis en mesure de mettre en place via ma rémunération. De plus, ayant un régime à prestation déterminé, la portion de contribution de mon employeur est inconnue et rend donc l’exercice complexe.

Exemple chiffré

L’exemple ci-dessous vise à illustrer comment Bernard et Gertrude obtiennent deux ratios d’épargne similaires et ce, malgré leurs habitudes de consommation différentes :

Commençons par le ratio le plus simple, celui de Gertrude. Cette dernière ne fait que comparer son revenu disponible non dépensé vs son salaire net :

19 529 / 67 230 = 29%

De son côté, Bernard considère l’ensemble de ses avoirs consacrés à construire son actif net vs son revenu brut ajusté pour la part additionnel de l’employeur :

(5 000 + 12 000 + 3 000 + 7 500 + 3 000) / (100 000 + 4 000 + 1 000) = 29%

Tout se balance dans l’avoir net

L’exemple précédent démontre que malgré la nature plus épargnante de Gertrude, sa manière d’analyser son taux d’épargne l’amène à donner l’impression que Bernard et elle sont autant épargnants l’un de l’autre. Toutefois, son épargne additionnelle de 19 529 – 5 000 serait visible dans l’éventualité où on évaluerait l’évolution de l’avoir net entre les deux individus (donnée très sensible !).

Personnellement, j’accorde peu d’importance sur l’approche dont j’établis mon ratio d’épargne car ce dernier me sert uniquement comme base comparative personnelle lorsque j’analyse mon historique de consommateur afin d’établir si je diverge de mes habitudes. Si vous vous demandez comment je calcule cette donnée, c’est aussi simple que la formule de Gertrude. Bref, la prochaine fois que vous verrez circuler sur le Web des données par rapport aux taux d’épargne, prenez ces valeurs avec une pincette.

P.S. Un petit fichier Excel qui montre quelques façons différentes qui pourraient être utilisées pour établir son taux d’épargne.