Seriez-vous prêt à attendre 5 ans pour accroître votre rente de retraite RRQ de plus de 50% ?

Au cours de la dernière semaine, une étude publiée par l’Institut sur la retraite et l’épargne fut discutée dans les médias quant au comportement des Québécois face à l’âge de décaissement de la RRQ et sur les conditions qui pourraient mener à être avantageux de décaisser plus tôt. En tant qu’actuaire, c’est le genre de nouvelles qui m’interpellent. Je présente dans cet article quelques faits saillants de ladite étude et j’y apporte quelques éléments d’analyse personnels.

D’entrée de jeu, rappelons que la RRQ est un programme provincial visant à fournir un revenu de retraite pour toute personne y contribuant durant sa vie active. La rente vise à remplacer jusqu’à 25% des revenus cotisés durant la vie active (jusqu’au MGA). En date de 2020, la rente mensuelle maximale pour une personne décaissant à 65 ans est de 1 177,3$. L’âge minimal auquel un décaissement peut être fait est de 60 ans. Toutefois, une pénalité actuarielle de 7,2% annuellement est applicable. Cela implique qu’une personne décaissant à 60 ans recevra 64% de la rente qu’il aurait obtenu vs s’il avait décaissé à 65 ans ; inversement cela représente donc un niveau 56% plus élevé de reporter l’âge de décaissement de 5 ans. Notons aussi que l’âge maximal auquel la rente peut être prise est de 70 ans et ce, pour un boni de 8,4% annuellement par rapport à le rente obtenue à 65 ans. Le tableau ci-dessous indique les prestations de rente mensuelles maximales en date de 2020.

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Notons que pour les plus jeunes d’entre vous qui lisent cet article, une bonification graduelle est prévue afin d’accroître la rente jusqu’à 33% des cotisations faites et ce, d’ici approximativement 40 ans. De plus, rappelons que les montants de rentes sont appelés à accroître annuellement selon l’indexation, ce qui permet au rentier de conserver son pouvoir d’achat dans le temps.

Avant d’attaquer la question si ça vaut la peine de retarder le paiement de rente pour avoir des montants plus élevés, je trouvais intéressant de vous montrer un historique de la proportion des gens décaissant leur rente de RRQ dès que possible. Comme le démontre le graphique ci-dessous tirée de l’étude, le Québec se démarque du reste du Canada puisqu’un pourcentage plus important des rentiers décaissent dès que possible (environ 50% vs 30% pour le ROC). Parmi les facteurs énumérés par les auteurs de l’étude, on mentionne entre autres l’envoi d’un formulaire simplifié fait par le Québec aux gens de 59 ans qui simplifierait la demande d’une rente dès 60 ans.

Critère #1 à considérer – l’espérance de vie

La question est maintenant de savoir quelle conséquence peut avoir la demande d’une rente réduite mais obtenue à un moment plus tôt. Le facteur qui risque d’avoir la plus grande incidence est évidemment lié au moment où vous décéderez, qui est une variable aléatoire malheureusement (ou heureusement ?) inconnue au moment de la décision. Selon les calculs que j’ai fait à partir des taux de mortalité de la population québécoise tirée d’une étude faite sur l’horizon 2016 à 2018 disponible sur Statistique Canada, pour une personne vivant seule la probabilité d’être gagnant de différer la rente (sans conséquence fiscale connexe) est généralement plus élevée que 50% et ce, peu importe l’âge choisi pour différer. Comme on peut le voir dans le graphique ci-dessous, l’espérance de vie d’un Québécois moyen de 60 ans est d’environ 23 ans (homme) et 26 ans (femme) alors que celui de 65 ans sera de 19 ans (homme) et 22 ans (femme). Toutefois, le point de bascule à partir duquel une rente prise à 65 ans deviendra gagnante par rapport à une rente prise à 60 ans sera environ 76 ans (assumant un taux d’intérêt annuel de 3%), ce qui représente une probabilité de 78% (hommes) et 84% (femmes) d’être gagnant de différer la rente à 65 ans*. Le tableau ci-dessous présente la probabilité d’être gagnant de différer la rente à 65 ans plutôt que choisir un décaissement anticipé et ce, pour chaque possibilité. On remarque que puisque la pénalité actuarielle est la même pour un homme que pour une femme et que le durée de vie des femmes est plus élevée que celle des hommes, ces dernières ont encore plus intérêt à différer la rente.

De manière similaire, le tableau ci-dessous représente la probabilité d’être gagnant à différer la rente au-delà de 65 ans et ce, jusqu’à l’âge où la rente maximale est atteinte.

Évidemment, ces probabilités sont tirées d’une population. Dans l’éventualité où vous anticipez que votre santé serait moins bonne que la population moyenne, ces dernières seraient appelées à changer pour votre cas spécifique. Notez toutefois qu’en cas de décès prématuré, une rente de conjoint survivant peut aussi être versée, ce qui réduit le risque que vous ayez cotisé « pour rien » durant toute votre vie active.

Critère #2 à considérer – Les impacts collatéraux sur les autres prestations

Au-delà du régime provincial de la RRQ, le fédéral est lui aussi appelé à verser des montant via la prestation de sécurité de vieillesse (PSV) et le surplus de revenu garanti (SRG). Pour ces deux prestations, ces dernières sont toutefois réduites dans l’éventualité où les revenus dépasseraient un certain seuil. Dans le cas du SRG, cette prestation vise à fournir un revenu minimal pour les personnes ayant de très faibles revenus. De son côté, la PSV est davantage accessible mais est aussi appelée à diminuer lorsque les revenus du retraité augmentent. Dans cette optique, il peut être préférable de décaisser plus rapidement sa RRQ, quitte à avoir des revenus moindres mais qui n’amèneront pas une réduction de ces prestations. Ce constat est principalement applicable aux plus faibles salariés qui dépendent davantage de ces programmes gouvernementaux. Pour démontrer ces constats, les auteurs de l’étude montrent que plus une personne a de faibles revenus, plus l’incitatif de décaisser rapidement sa rente est élevé (portion du bas du tableau ci-dessous).

Critère #3 à considérer – L’utilité relative à chaque âge

Faisons fi de l’inflation, 1$ à vos yeux vaut-il autant à 60 ans qu’à 75 ans ? Si la réponse à cette question est « non », un ajustement devrait donc être fait aux probabilités que je vous ai présenté précédemment afin de diminuer ces dernières. En effet, la question n’est pas simplement résumée par l’aspect monétaire mais aussi en terme d’utilité. J’avais abordé le concept d’utilité dans un article antérieur où je mentionnais que chaque dollar de consommation non utilisé actuellement diminue mon utilité courante pour la différer dans le futur. Ce « coût » immédiat se fait en réduisant mon coût de renonciation futur à être obligé de travailler pour supporter mon rythme de consommation (je préfère avoir le choix que l’obligation). De manière similaire, obtenir un revenu à un plus jeune âge offre possiblement des possibilités d’utilisation plus intéressantes en raison de votre santé moins précaire ; que ce soit voyage, activités de plein air, etc. Au point de bascule où vous devenez gagnant de différer votre rente, ces dollars peuvent être utilisées à des fins moins « sexys » tel que de meilleures soins de santé si vous devenez invalides, un accompagnement plus personnalisé durant vos vieux jours, etc. Bref, comment se compare votre courbe d’utilité à 60 ans vs 75 ans ? Ceci est évidemment une question très personnelle à laquelle je ne peux répondre pour vous.

En guise de conclusion, de mon côté au vu des probabilités dont je vous ai présenté précédemment et dans l’éventualité où la PSV que je recevrai sera possiblement faible, je pencherais à prime abord pour différer l’âge de décaissement de ma rente de RRQ à 65 ans ou au-delà de cet âge. Toutefois, il me reste évidemment beaucoup d’années et d’inconnues qui pourraient m’amener à faire un choix différent au moment venu !

* Ces probabilités ne tiennent pas compte de l’amélioration de mortalité et de l’impôt

2 avis sur « Seriez-vous prêt à attendre 5 ans pour accroître votre rente de retraite RRQ de plus de 50% ? »

  1. Bonjour,
    Votre article est excellent comme toujours. Je l’ai d’autant plus apprécié que je devrai bientôt décider si je demanderai ma rente à 60 ans ou si je la reporterai à plus tard. Bien que je sois encore en bonne santé, je considère que la période de 60 à 75 ans représente généralement les meilleures années de retraite dans la vie d’une personne.

    Or, selon votre étude, l’âge moyen où il devient avantageux d’avoir reporté cette rente est de 76 ans. Le critère de l’utilité relative à chaque âge devient drôlement important. En soustrayant 2 à 5 années de la table d’espérance de vie afin de tenir compte de la perte de qualité de la vie qui précède souvent de plusieurs années la mort effective d’un individu, je serais curieux de connaître vos conclusions. Un compromis pourrait être de reporter cette rente de quelques années (62-63 ans). Qu’en pensez-vous ? Est-ce que ça serait une approche gagnante ?

    • Bonjour Réjean,

      Je vous rejoins dans la mesure où personnellement je serais prêt à laisser plusieurs milliers de dollars sur la table d’un point de vue monétaire, quitte à avoir ces derniers plus tôt et en bénéficier davantage avec les activités qui me plaisent. Pour refléter l’utilité dans l’équation, je crois que plutôt que retrancher des années d’espérance de vie, il serait plus approprié de faire une projection monétaire en pondérant vos flux de trésorerie par rapport au « plaisir » que vous obtiendrez. Par exemple, si à vous yeux vous accordez une plus grande valeur aux $ de 60 à 75 ans, j’accorderais un poids de 1 pour les flux de trésorerie entre cette période et un poids de 1-x% pour les années subséquentes. J’actualiserais ensuite ce vecteur de flux en tenant en compte de la probabilité de décès annuelle et l’intérêt pour voir la valeur présente espérée de votre utilité à chaque âge de décaissement possible.

      Au plaisir !

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