Aimeriez-vous financer le divertissement de votre voisin ?

Chaque printemps amène avec lui son lot d’événements récurrents: le retour des shorts et des jupes, les travaux ménagers où on se bouscule dans les centres jardins et quincailleries, le démarrage des piscines, le vroum vroum de ceux qui ne se pouvaient plus de conduire leur « winter beater », l’ouverture des terrasses, etc. Je compte parmi les événements qui entrent dans cette lignée les manifestations de mécontentement de début de saison des motocyclistes par rapport au prix d’immatriculation que ces derniers doivent payer pour pratiquer leur loisir favori. En effet, chaque année comporte son lot d’articles qui m’amène à chaque fois à me demander : serais-je prêt à payer pour financer une baisse de leurs coûts d’immatriculation ?

Dépoussiérage de maths actuarielles 101

Je me replace en 2008, j’assiste à un cours d’un professeur universitaire excentrique auquel je m’abreuve de ses paroles. Parmi les sujets plus ou moins complexes dont ce dernier présentait, une théorie m’a suivi tout au long de mes études en actuariat : le processus de fréquence-sévérité. À la base, ce concept est d’une simplicité sans égard ; le risque d’un individu dépend de la fréquence des sinistres qu’il peut encourir ainsi que le montant à payer lors de ces sinistres (sévérité). Pour les assureurs de dommage, ces derniers font leurs choux gras en tentant de modéliser le plus fidèlement possible chacune de ces deux variables aléatoires afin d’arrimer la prime chargée à un client au risque qu’il représente. Un assureur sous-estimant le risque d’un individu encourra des pertes puisque le montant total de réclamations obtenues dépassera le niveau de primes reçues. Au contraire, un assureur chargeant une prime trop élevée se fera couper l’herbe sous le pied par un compétiteur dont son niveau de prime sera plus faible tout en lui permettant d’obtenir une certaine rentabilité.

Comme vous pouvez vous douter, un assureur ne chargera pas une prime unique à l’ensemble de ses détenteurs de contrats. Si tel était le cas, certains assurés se verraient charger une prime trop importante pour le risque qu’ils représentent alors que d’autres se verraient obtenir une prime trop faible. Dans cette optique, un compétiteur plus finfinot profiterait de l’occasion afin de s’accaparer des « bons risques » de ce dernier en chargeant une prime plus alignée avec les réclamations prévues de ce groupe d’assurés en particulier. Bref, le problème que doit résoudre un assureur est de charger une prime à chacun de ses assurés en fonction de critères qui représentent leur propre niveau de risque, en autant où ces derniers soient socialement et légalement acceptables. Par exemple, il ne serait pas acceptable d’aligner le niveau de primes avec l’orientation sexuelle ou la religion d’un individu et ce, même s’il existait une corrélation avec le niveau de risque qu’il représente.

Historique de la SAAQ

On peut être pour ou contre le système « no-fault » de la SAAQ, société fondée en 1978, mais ce dernier a tout de même l’avantage de réduire les coûts juridiques amenés dans le secteur des réclamations automobiles. De plus, ce dernier assure à ce qu’une personne ayant subi des dommages corporels suite à une réclamation ait accès à un montant garanti pour compenser la perte de jouissance de vie amenée par son accident. Si cette prise en charge était prise autrement, un accidenté de la route pourrait soit i) devoir se battre davantage juridiquement pour obtenir son dû, amenant stress et délai dans le processus ou ii) se butter à une contrepartie insolvable pour le compenser. Bref, malgré les défauts présents dans ce régime, on doit concéder qu’il existe des avantages.

En 2006, la SAAQ a décidé de segmenter la tarification de ses coûts d’immatriculation entre les automobilistes et les motocyclistes en raison de l’important différentiel de risque entre ces deux catégories de véhicule. Même si certains argumentent comme quoi un motocycliste n’amène pas un taux d’accidents de la route plus important (ce qui est faux) et que ce dernier paie généralement deux immatriculations (une seconde pour sa voiture), il en demeure que lorsque se produit un accident, les dommages corporels sont significativement plus élevés pour un motocycliste (jusqu’à 6 fois). Lors de l’établissement de cette nouvelle tarification en 2006, une ruée dans les brancards avait été faite pour décrier cette injustice alors que les motocyclistes représentaient plus de 144M$ en réclamations pour 35M$ de primes. Bref, avant l’arrivée de cette tarification la SAAQ agissait comme l’assureur illustré précédemment qui chargeait une prime unique à l’ensemble de ses assurés. Bien qu’on ait décrié à ce moment que ce changement amènerait des impacts majeurs au niveau des ventes de motocyclettes, cette tragédie annoncée ne s’est jamais matérialisée sur le long terme (source).

Au moment de la publication de cet article, la tarification de la SAAQ amène un coût d’immatriculation approximativement 7 fois plus élevé pour une moto à risque en comparaison à un véhicule de promenade et ce, pour une utilisation moindre (quelques mois d’utilisation vs un potentiel de 12). Je peux donc comprendre les propriétaires de ce type de véhicule de trouver que chaque sortie soit onéreuse, lorsqu’on considère les autres coûts additionnels de déplacement.

Arguments soulevés

Parmi les arguments mis de l’avant par certains motocyclistes pour dénoncer les coûts d’immatriculation, je note :

La SAAQ présente des trop-perçus récurrents qui devraient être refilés en baisse des coûts

Entièrement d’accord que si ces trop-perçus proviennent d’une surestimation systématique du risque, on devrait ajuster le processus de tarification à la baisse. Toutefois, notons que l’assurance est un secteur dont les résultats sont incertains d’année en année, ce qui amène les résultats des assureurs à fluctuer selon les variations d’expérience de son groupe d’assurés et à inclure un conservatisme dans ses prix pour être rémunéré pour ce risque. De plus, ce dernier doit maintenir certains ratios minimums pour se prémunir contre des scénarios défavorables (ex : ratio de solvabilité). Bref, ce n’est pas clair pour moi que les trop-perçus soient obtenus via une tarification déficiente ou non. Dans tous les cas, les trop-perçus seraient refilés à l’ensemble des assurés qui amènent cet excédant et non pas uniquement aux motocyclistes. J’entends peu à ce moment les automobilistes exiger un retour de trop-perçus.

La SAAQ considère dans son évaluation les paiements faits aux motocyclistes non responsables de leur accident. Ces paiements devraient ne pas être refilés entièrement aux motocyclistes mais en partie aux automobilistes qui sont responsables

Oui, il est dommage que les motocyclistes se fassent charger un montant pour considérer les réclamations à leur payer et dont ils ne sont pas responsables. En contrepartie, pour ce même accident entre deux voitures, le montant à payer par la SAAQ aurait été moindre. Bref, ce différentiel de paiement vient par le fait qu’une motocyclette soit impliquée, ce qui explique pourquoi il est intuitif de discarter l’aspect responsabilité de l’équation.

Le bassin de motocyclistes payant les réclamations est significativement moindre que celui des automobilistes, ce qui est injuste

Oui, le bassin est plus petit et donc le montant total de réclamations pour ce groupe est moindre par le fait même. Toutefois, c’est le montant de réclamations relatif qui compte dans l’équation. Par un bassin de 200 000 motocyclistes, la SAAQ juge cet échantillon suffisamment important pour que la tarification qui soit faite soit crédible (i.e. qui ne varie pas selon des fluctuations statistiques inexpliquées).

Et les cyclistes eux ? Pourquoi ne paient-ils pas d’immatriculation ?

Cet argument fait à mon avis peu de sens car il ne permet aucunement d’améliorer la situation des motocyclistes. En fait, par cet argument les motocyclistes prônent un raffinement de la tarification faite par la SAAQ pour décomposer davantage les catégories de risque sur lesquelles les coûts d’immatriculation seront chargés. Incidemment, un raffinement de la tarification pourrait entraîner à décomposer en davantage de catégories les prix d’immatriculation pour les divers modèles de motos, ce qui pourrait augmenter le coût pour plusieurs motocyclistes qui n’en seront que plus amers par la suite. Soyons honnête, il demeure encore clairement de « l’offset » entre les catégories de risque à ce moment et les cyclistes bénéficient de cette situation car ils sont admissibles à recevoir des réclamations sans payer les coûts. Toutefois, cette situation n’a pas été jugée suffisamment matérielle pour mériter une action de la SAAQ. J’anticipe que le coût d’implantation de ce raffinement de tarification ne vaut pas le bénéfice retiré.

Quel serait le coût pour un assureur privé ?

Pour le plaisir, j’ai demandé une cotation via un assureur privé en Ontario afin d’évaluer quelle serait la prime que je me ferais charger pour une moto sport de type Yamaha de 2015. Bien que je n’aie jamais conduit de moto, pour fin de cette analyse j’ai indiqué que je suis un conducteur de plus de 6 années d’expérience (le maximum possible dans les choix), je n’ai jamais fait d’accident ou perdu de points d’inaptitudes. J’ai pris une franchise relativement élevée de 1000$ en cas d’accident. Bref, malgré le modèle sport de la moto choisie j’ai tenté de mettre des critères qui tireraient à la baisse la prime qu’on me chargerait. Finalement, intuitivement je m’attendrais à ce que le prix soit plus élevé pour un grand centre-urbain. J’ai donc indiqué que j’habitais une ville de moindre envergure, Kingston (j’ai fait exprès de ne pas choisir Toronto).

Pour tous ces critères, j’obtiens donc une prime totale de 1828$ par année.

Cette prime devrait être comparée à 1) l’immatriculation de la SAAQ de 1535$ et 2) les coûts d’assurance automobile obtenus via un assureur privée pour dommages matériels (quelques centaines de dollars). Bref, on voit que l’assurance privée ne permettrait d’obtenir des économies substantielles et ce, malgré que mon scénario suppose un dossier de conducteur intact.

En tout et pour tout, bien qu’à la base la mise en place de la SAAQ ait été fait pour assurer une sécurité de paiement en cas de dommages corporels et par le fait même éviter les poursuites à n’en plus finir par le « no-fault », cela n’empêche pas cette dernière d’agir comme un assureur régulier le ferait dans sa tarification. En séparant ses assurés par grand bassin de risques, cela évite à une catégorie de risques de financer le hobby d’une autre.

Êtes-vous d’accord avec cette opinion ? Croyez-vous que les motocyclistes devraient payer des coûts moindres pour leurs immatriculations ?

4 avis sur « Aimeriez-vous financer le divertissement de votre voisin ? »

  1. D’accord et fort intéressant et complet comme analyse et conclusion.

  2. Entièrement d’accord avec cette analyse.
    Je n’ai jamais entendu d’arguments suffisants crédibles ou convaincants pour me faire pencher en faveur d’une diminution des coûts pour les motocyclistes.

  3. Cher petit épargnant,

    Entre 2 rides de moto, je prends quelques minutes pour commenter tardivement ta savoureuse analyse historico-actuarielle sur le hobby de la moto. D’entrée de jeu, le choix du terme “hobby” m’a fait sourire. C’est semi-fallacieux pour qualifier les déplacements à moto, mais c’est juste assez pour titiller tes lecteurs, good job! Pour moi, associer hobby et véhicule me fait plutôt penser à pôpa et môman dans La P’tite Vie qui partent faire un tour de char dans leur “station wagon”… m’enfin, chacun ses références.

    Pour plusieurs motards endurcis comme moi, la moto est un moyen de transport alternatif à la voiture. Je ne conduis pas les 2 à la fois, c’est évident. Et il y a des bénéfices personnel: plus économique en carburant (3-4l/100km), plus fun qu’une boite de conserve, jamais dépeigné quand j’enlève mon casque. Et des bénéfices collectifs: utilise la moitié moins d’espace dans la circulation qu’un véhicule de promenade, moins polluant qu’une voiture. Son défaut principal, on en convient, est la protection bancale qu’elle procure à ses usagers lors d’un accident. Comme le privilège de rouler à moto sur les “routes” québécoises n’est pas l’objet de ce blog, considérons cela comme un acquis. Et tout cas jusqu’à ce qu’on écrase trop de grenouilles ou qu’on fasse trop peur aux ti-oizeaux au goût du lobby des éco-anxieux. Sujet à venir dans un prochain blog?

    Avec le monopole de la SAAQ et son no-fault, le gouvernement québécois a réglé des problèmes (anyway, trouver des responsables de quoi que ce soit au Québec, c’est à peu près impossible…). Mais il en a aussi créé d’autres en ajoutant la tarification en 2006 selon des classes de véhicules. Pour moi, cette combinaison monopole / no-fault / tarification par classe ne tient pas la route (jeu de mots gratuit ici). Ces concepts sont incompatibles parce qu’en déséquilibre.

    Notre système actuel facture les classes en fonction des indemnités qui leurs sont versées. C’est le jeu mathématique que tu as démontré dans ton blog. De l’autre côté, on ne veut pas savoir qui est responsable des indemnités à verser. Ok, et puis on nous dit que c’est plus économique. Mais le hic, c’est que la vulnérabilité des véhicules est très-très différente entre un camion et un cyclomoteur. Donc lorsque tu es dans la classe des plus vulnérables, tu paies plus de prime, tu te fais écraser en plus de mini-morceaux, on se fout du coupable, et puis bonne rééducation mon champion. Une expression en anglais résume assez bien la situation des motocyclistes victimes d’accidents: “to add insult to injury”. Est-ce que la solution serait de redonner la capacité de poursuivre? Ou est-ce que ce serait plutôt d’être cohérent jusqu’au bout avec le no-fault? Un ou l’autre peut-être, mais pas la moitié des 2 en tout cas (ie. la situation actuelle).

    Perso, je penche du côté de rendre les gens responsables de leur acte. Ça met du plomb dans la tête et ça change les attitudes à long terme. Juste à aller rouler en moto aux USA pour voir comment ils sont plus respectueux qu’au Québec envers les véhicules plus vulnérables, c’est le jour et la nuit…

    Ciao, j’men vais faire un peu de hobby! 😉

    • Salut Benoit,

      Merci pour cette réponse toute imagée! Je dois te faire une confidence (seulement entre toi et moi), j’aurais été déçu ne pas avoir un motocycliste qui vienne prendre une position inverse à cet article pour défendre son groupe.

      Bien que je reste sur mes positions que l’on doive tarifer en fonction du risque, qu’on soit dans une situation de monopole ou de libre marché, je rejoins ton point de vue dans la mesure où l’absence de considération de la responsabilité dans l’établissement des coûts n’incite pas à la prise de bons comportements routiers où l’automobiliste est empathique à la condition précaire du motocycliste en cas d’accident. Cette prise de conscience doit transparaître sur les routes américaines où le risque de poursuite en responsabilité civile soit beaucoup plus important en cas de dommages corporels. Bref, aux USA l’automobiliste a tout intérêt à se soucier davantage du motocycliste s’il ne souhaite pas se voir poursuivre pour plusieurs centaines de milliers de dollars en cas d’accidents dont il serait responsable.

      J’espère que tu ne me tiendras pas rigueur sur ce titre qui se souhaitait « punché ». Profite du beau temps que nous avons en ce moment pour profiter de ton hobby au maximum et ce, sans décoiffer ta belle chevelure !

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